Homélie pour la Solennité du Christ-Roi

Pendant que je lisais ces quatre textes bibliques proposés pour la solennité du Christ-Roi de l’univers, une idée m’a traversé la tête et je vous la livre sans filtre : « bon sang ! pourquoi Dieu se donne-t-il la peine de nous aimer et continue inlassablement son œuvre de création alors que nous ne nous lassons pas de le décevoir par nos rébellions, nos ingratitudes et notre désir d’indépendance ? » Serait-il masochiste ? Naïf peut-être?

Nous sommes libres de penser ce que nous voulons, mais ma conviction la plus profonde est que notre Dieu est Dieu, c’est tout. Il est Père, il est Bonté infinie, il est Amour débordant pour ses enfants que nous sommes. C’est ça la réalité qu’il faut retenir, je crois. Il ne peut jamais nous virer.

Dans son prologue (au n°1), le Catéchisme de l’Église catholique de 1992, dit que Dieu, « dans un dessein de pure bonté, a librement créé l’homme pour le faire participer à sa vie bienheureuse. C’est pourquoi…Il s’est fait proche de l’homme. Il l’appelle, l’aide à Le Chercher, à Le connaître et à L’aimer de toutes ses forces. Il convoque tous les hommes que le péché a dispersés dans l’unité de sa famille, l’Église. » Dans le même paragraphe, le Catéchisme ajoute que par Jésus et dans l’Esprit-Saint, Dieu appelle les hommes à devenir « ses enfants d’adoption, et donc les héritiers de sa vie bienheureuse. »

Mais force nous est de constater, hélas, que les hommes refusent la filiation, l’amour de Dieu, sa main tendue et l’adoption qu’il offre. Ce scénario ressemble étrangement au récit de la Chèvre de Mr Séguin telle qu’elle est racontée par Alphonse Daudet (1840-1897). Séguin aimait l’élevage de chèvres. Il les choyait, les abritait dans une étable belle et propre. Il leur donnait une herbe fraîche sélectionnée avec art ; il les attachait délicatement sur une corde, les caressait de temps en temps…Bref, elles « pétaient la santé » et ça se voyait à leur belle robe. Malheureusement il n’avait jamais réussi à les garder longtemps à ses côtés en dépit de sa bonne volonté et de son savoir-faire. Il a eu en tout sept chèvres qui s’échappaient toutes dans la montagne selon le même mode opératoire.

Alphonse Daudet nous rapporte que c’est la septième chèvre, Blanquette, qui lui a vraiment exprimé de vive-voix son mal-être et son souhait de s’émanciper. Elle se plaignit de  l’étable exiguë, du foin pas très varié, de l’environnement monotone…Bref, elle aspirait aux grands espaces. Un jour elle craqua et exigea la liberté. Son maître fit tout pour la dissuader, mais Blanquette avait décidé, irréversible. La montagne l’attirait irrésistiblement car elle symbolisait à ses yeux le lieu de liberté et même de libertinage. Là au moins, se disait-elle, elle serait en compagnie d’autres bêtes sensibles au charme des chèvres élevées par Séguin. Elles étaient en effet belles et conscientes de l’être. Devant l’insistance de Blanquette, Séguin céda à la demande non sans larme aux yeux car il l’ aimait bien et en plus, il pressentait déjà le malheur qui attendait la pauvre chevrette là-haut dans la montagne : les dents acérées du loup. Effectivement elle a fini dans la gueule du fauve.

Avez-vous remarqué que Blanquette nous ressemble à bien des égards ? Le confort douillet, la compagnie bien au chaud avec notre Dieu, très peu pour nous. Que dis-je, tantôt nous sentons en alliance avec lui, tantôt nous virons notre cuti ! Nous sommes des girouettes créatures! L’affection de Dieu et son amour nous lassent, la chaleur de sa maison finit par nous ennuyer. Ses lois et ses coutumes, nous les jugeons trop ringardes. Mener une vie déréglée « comme tout le monde », dans le libertinage, le dévergondage, la mafia spirituelle, la consommation effrénée des plaisirs mondains, en mode « fils prodigue » relaté dans l’évangile de Luc 15, 11-32. Ce fils en question a désiré « profiter » de la vie comme l’on dit aujourd’hui, malheureusement il en a pris pour son grade. Et sans tarder bonjour déchéance ! Naufrage des corps et des biens s’ensuivit.

Remarquez cependant que là où la prodigalité du fils abonde, la miséricorde du père surabonde.

Pareillement, quand le peuple de Dieu se rebelle, la bonté de son Dieu veille. Quand les chefs du peuple démissionnent, le Seigneur vole au secours et assume son rôle. Il nous dit qu’il est à la fois Seigneur, Dieu, Père, Berger, Roi, etc. Tantôt il nous appelle brebis dociles dans l’enclos, tantôt brebis égarées (dans la montagnes comme une chèvre, dans les mondanités, dans le radicalisme et le fanatisme religieux, dans l’athéisme, dans les voluptés de l’alcool, des femmes et des hommes), tantôt brebis perdues, blessées, malades. Nous ne sortons jamais indemnes de nos égarements. Notre personne et nos cœurs en prennent un coup.

Nous avons, fort heureusement un Roi qui veille sur nous, qui va à notre recherche, qui nous soigne, qui nous délivre. C’est ça le rôle d’un vrai roi : s’occuper de ses sujets, se préoccuper de leur vie et survie, veiller sur leur santé et leur sécurité. Aujourd’hui, avec la Covid-19 et les restrictions qu’elle impose, les citoyens ont l’impression qu’on limite leur droit à la liberté. Les chrétiens ont le sentiment d’être lésés dans leur liberté de culte dominical. Sauf que les gouvernants ont aussi le devoir de veiller à la sécurité sanitaire des Français. Que faut-il faire alors ?

Il faut trouver un équilibre entre le devoir des dirigeants et les droits des dirigés. Négocier toujours et trouver un compromis. C’est peut-être aussi l’occasion de comprendre que notre Dieu se rend présent aussi bien dans l’eucharistie que dans la lecture de sa Parole, dans la prière et le service du frère et de la sœur en humanité. Nous l’oublions souvent. Le confinement est peut-être une occasion favorable que le Seigneur nous donne pour découvrir d’autres sentiers qui mènent à lui, en plus de l’eucharistie bien entendu.

Nous devons prier pour nos dirigeants politiques et religieux afin qu’ils se préoccupent toujours du bien être des populations qui leur sont confiées. Qu’ils sachent veiller, éveiller, surveiller (dans le sens d’ « être attentif à quelqu’un, à quelque chose pour en prendre soin », à en croire le Larousse)

Le Christ-Roi que nous acclamons aujourd’hui nous demande d’agir comme lui : visiter les malades, habiller ceux qui sont nus, donner à manger et à boire aux affamés, visiter et réconforter le prisonniers, etc. Le jour de notre baptême, nous avons reçu l’onction du saint-chrême qui nous a incorporés au Christ-Roi, devenant nous-mêmes rois à notre tour. Mais rois pourquoi faire ? Eh bien, pour servir nos frères, surtout les plus petits, les plus pauvres, les plus souffrants. Ceux qui agissent ainsi sont les bénis du Père du ciel, ce sont eux qui recevront les Royaume en héritage. C’est ce que Saint-Jean de la Croix (XVIe siècle) a exprimé dans une formule ramassée mais oh combien inspirée : « Au soir de notre vie nous serons jugés sur l’amour ». Saint-Jean de la Croix faisait à coup sûr allusion au jour où nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu.

Il y a des pays dirigés par des dictateurs avec des lois totalitaires. C’est l’occasion pour nous de prier pour la conversion des chefs tyrans pour qu’ils découvrent les bienfaits de la justice et de l’équité.

Il y a des diocèses secoués par des scandales pédophiles de leurs prêtres et de leurs évêques. Adressons une prière à Dieu pour que ces hommes de Dieu redécouvrent la prédication par l’exemple. Supplions Dieu afin que nos fidèles ne soient pas tentés par les mirages de ce monde qui les détournent parfois de l’essentiel : Dieu et son Royaume. Tenons ferme dans la foi et que le confinement ne soit pas pour nous une occasion de chute. Amen !

Père Émile BIGUMIRA

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