ChristOratoire

5 ème DIMANCHE DE PAQUES

1 ère lecture: Actes des Apôtres 6, 1-7

Psaume : 32 (33)

2 ème lecture : Première lettre de St Pierre apôtre 2, 4-9

Évangile selon St Jean 14, 1-12

HOMÉLIE

« Que votre cœur ne soit pas bouleversé… ». L’évangile d’aujourd’hui commence bien, le message est rassurant, le ton est apaisant. Au moment où tous les continents sont confinés et vivent dans l’angoisse suscitée par le covid-19, on aimerait entendre et ré-entendre cette parole de consolation qui sort de la bouche même de Jésus. Une parole de tendresse comme celle-là est toujours bienvenue dans les moments douloureux comme celui que nous vivons presque tous.

« Que votre cœur ne soit pas bouleversé …». Il faut situer cette consolation de Jésus le jeudi saint. En effet, l’atmosphère y était extrêmement lourde, conséquence des nouvelles malheureuses qui s’accumulaient: l’annonce de la mort de Jésus, la trahison de Judas Iscariote, le triple reniement de Simon-Pierre, l’annonce du retour de Jésus vers le Père…Vlan ! Le ressenti collectif était que tout partait en vrille. La cascade de nouvelles anxiogènes donnaient le tournis aux apôtres. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrivait…La consternation était à son paroxysme. Ce petit cercle d’amis avait vraiment l’impression de s’enfoncer dans un trou noir ! « Adieu, veau, vache, cochon, couvée » (J. DE LA FONTAINE, Pierrette et le pot au lait. Fable). Leurs rêves s’évanouissaient et s’écroulaient comme un château de carte. Ils exprimeront eux-mêmes leur désarroi en des termes crus sur le chemin d’Emmaüs : « …et nous, nous espérions qu’il (Jésus) était celui qui allait délivrer Israël » (Lc 24, 21). Ils rêvaient de la vie en rose. Une erreur classique des hommes. Au lieu de retenir les enseignements de Jésus, les disciples tiraient des plans sur la comète…Ils vivaient dans un monde imaginaire, avenir.

C’est à ce moment-là précisément que Jésus intervint et leur adressa ce message fort : « Que votre cœur ne soit pas troublé… ». Une Parole bienvenue de soutient quand tout semble s’écrouler.

Dans la suite pourtant, la vie ordinaire des premiers chrétiens ne fut pas un long fleuve tranquille. Il y a eu les persécutions et les massacres des chrétiens, la haine, la discrimination, la dispersion en Phénicie, à Chypre, à Antioche… sans parler de tensions au sein même de la communauté : on se souvient de l’affaire des veuves de langue grecque qui estimaient qu’elles étaient discriminées dans le service quotidien (voir 1ère lecture). Mais souvent aussi les chrétiens se remémoraient la parole de Jésus le soir du jeudi-saint : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé ». Cette remarque de Jésus était devenue pour eux comme une bouée de sauvetage sur une mer agitée . Une véritable boussole dans leur expérience de foi. Un tison dans la nuit noir de leur existence individuelle et communautaire.

Nous autres chrétiens, nous ne sommes pas des êtres hors-sol. Nous sommes dans le monde, avec le monde. Nous avons des difficultés personnelles en tant qu’individus, nous en avons dans nos familles, nos écoles, nos entreprises, dans l’Église, dans le monde. Il y en a à tous les étages, oserions-nous dire. De grâce, ne concluons pas hâtivement et de façon presque délirante que « puisque les problèmes deviennent insurmontables, donc Dieu n’existe pas. » Ne blasphémons pas en déclarant de façon unilatérale que Dieu est inexistant parce que nous sommes au chômage et que l’avenir semble incertain ; parce que nous sommes tous frappés par le covid-19 ; parce que l’économie tourne au ralenti ; parce que tous mes enfants divorcent ; parce qu’il manque des prêtres et que la désertification de nos églises est inexorable ; parce que la vieillesse nous rend faibles et dépendants alors que nous avons toujours été hyper-actifs toute notre vie; parce que Jésus semble sourd au claquement de nos doigts ; parce qu’il n’ y a plus de rassemblement dominical…

Renoncer à l’espérance en Dieu signifie s’enfermer dans ses propres limites, dans ses châteaux en Espagne ; c’est se faire prisonnier d’un passé idyllique , c’est sauter dans une capsule d’un futur radieux qui n’existe pas encore. Bref, placer ses espoirs dans d’autres promesses alternatives et humaines se soldent toujours par un échec. Une déception. Jésus nous a demandé de nous méfier de toutes les espérances alternatives parce qu’elles sont incapables de sauver. Elles sont du vent. Être chrétiens, c’est quitter ces fausses espérances, ces fausses sécurités, ces fausses planches de salut. Nous n’avons qu’une planche de salut : Jésus-Christ mort et ressuscité. Il ne nous a pas promis que nous vivrons dans un monde et dans une Église lisses et sans problème. Par contre, il nous rassuré de sa présence permanente. C’est elle qui nous procure la paix intérieure et nous permet de tenir bon, même quand le bateau tangue.

Aux disciples d’hier, à ceux d’aujourd’hui, c’est-à- dire nous, Jésus ne demande qu’un chose : La foi en lui et en son Père. Et il promet sa présence permanente à nos côtés. Une présence de paix.Une présence réelle. Quoi qu’il arrive. Malgré les apparences. Il nous dit qu’être chrétien n’est pas une option pour nous évader et nous échapper du présent contraignant . Le présent est au contraire ce lieu où nous devons agir. Avec amour et un zeste d’espérance. Le ferment d’amour qui sous-tend nos actes nous sanctifie, rend le monde plus humain et plus divin. Surtout plus divin, car le terminus du train de l’humanité et de l’Église n’est pas dans l’humain mais en Dieu. Jésus en est la voie, « le chemin » comme il le dit lui-même à Thomas de l’évangile d’aujourd’hui.

En commentant la réponse du Christ à Thomas, Saint-Augustin (354-430) dira plus tard dans deux homélies différentes que c’est bien Le Christ-Jésus qui est « la voie qui cherche des marcheurs ». Laissons-nous guider par lui car avec lui et en lui, l’horizon n’est jamais bouché. Il ouvre le chemin, le balise jusqu’au terminus.

Sans le Christ, nous tâtonnons, nous divaguons, nous ne savons pas où aller. Mais avec lui, nous sommes solides comme des rocs, « des pierres vivantes », selon la formule de la deuxième lecture. Et si nous sommes des rocs en compagnie de la « Pierre angulaire » qu’est Jésus, alors nous pourrons construire un monde et une Église sans peur d’ouragans et de tempêtes de l’histoire.

Père Emile BIGUMIRA